La lutte des classes existe-t-elle ?


trotskyLa grande question qui remue nos sociétés depuis le dix-neuvième siècle est la suivante :  » sommes nous exploités, et si oui, par qui ? « .

En d’autres termes sommes nous rémunérés à la hauteur des services que nous offrons. Répondre à cette question implique que nous soyons capables de déterminer la valeur de nos services. Pour la majorité des économistes de la Révolution industrielle l’affaire était entendue : la valeur de notre production est contenue dans le travail que nous y consacrons. La valeur-travail consacrée par Ricardo est à la base du raisonnement de Marx sur l’exploitation.

Ainsi Marx a constaté que le capitaliste achetait au prolétaire sa force de travail à un prix inférieur aux revenus que lui rapportait ce travail. En effet admettons qu’une semaine de production d’un ouvrier soit vendue 500 euros alors que pour ce travail l’ouvrier ne touche que 300 euros, logiquement le capitaliste a gagné 200 euros sur le dos de l’ouvrier, ce dernier subit donc une exploitation. Mais, au juste, qu’est-ce qui peut faire que l’ouvrier accepte de se faire ainsi exploiter ?

Marx dirait qu’il n’a pas le choix, que les capitalistes veulent tous augmenter le taux d’exploitation. Les prolétaires pourraient aussi produire et vendre eux-mêmes leur production, ceci deviendrait d’autant plus possible qu’en dépit des prévisions marxistes, la classe ouvrière s’est progressivement enrichie disposant d’un revenu supérieur au salaire de subsistance. Pas d’augmentation du taux d’exploitation donc et la capacité d’épargner pour investir dans l’acquisition d’un outil de production.

Le prolétaire contemporain pourrait donc devenir capitaliste s’il acceptait de ne pas jouir immédiatement de ses salaires mais de les consommer plus tard lorsque les fruits de sa production auront été vendus. L’ouvrier de notre exemple conserverait alors pour lui ses 500 euros hebdomadaires et changerait son statut de salarié pour celui d’indépendant.

On ne peut donc pas faire du contrat de travail un contrat d’exploitation. En mettant à disposition son travail, le prolétaire réalise le choix d’être payé immédiatement avant que le produit de son travail ne soit vendu sur le marché ; à l’inverse le capitaliste accepte d’avancer au prolétaire sa rémunération contre l’obtention d’un profit ultérieur, il accepte aussi de prendre le risque commercial car il ne sera pas forcément capable d’obtenir 500 euros de la production de son ouvrier.

À ce point précis nous devons revenir à la théorie de la valeur. Comment se fait-il que les prolétaires accordent une plus grande valeur à leur travail immédiat ?

Tout simplement parce que consommer 300 euros immédiatement leur est plus utile que de consommer éventuellement 500 euros à une date ultérieure non déterminée.

De son côté le capitaliste fait le calcul inverse car sa vision de ce qui lui est utile est différente. Si Marx avait compris que le fondement de la valeur n’était pas le travail mais l’utilité, il n’aurait pas commis l’erreur de considérer le prolétariat en tant que classe exploitée. L’existence d’échanges non contraints ne laisse d’ailleurs pas de place à l’exploitation dans la mesure où il ne peut y avoir d’échange sans que chacune des parties n’y trouve son intérêt.

Est-ce à dire pour autant que l’exploitation n’existe plus de nos jours ?

Que nul dans notre société ne reçoit moins que la valeur des services qu’il offre ?

La stratification sociale telle qu’elle existe en occident dépendrait alors uniquement de la capacité de chacun à satisfaire les besoins de ses semblables : les riches mériteraient leur fortune car ils seraient les plus utiles à la société tandis que les pauvres n’auraient qu’une faible utilité sociale.

C’est là la vision des fonctionnalistes et d’une société bâtie sur le principe  » à chacun selon son … utilité « . Plus d’exploitation donc plus de vision en terme de classes sociales, plus d’affrontement social. Chacun peut dire que sa rémunération est à hauteur de son utilité. Le marchand de fruits et primeurs vend ses clémentines à 1,5 euro le kilo et à ce prix il satisfait mon besoin de consommer ce produit, il en va pareillement pour tous les commerçants, obligés quelquefois de baisser leurs prix donc leur rémunération pour se mettre au niveau de leur utilité sociale. Seulement tous les flux de rémunérations ne se situent pas dans cette logique d’échange car toutes les transactions ne font pas l’objet d’un marché.

Comment estimer l’utilité sociale d’un fonctionnaire des impôts, d’un attaché territorial, d’un employé du cadastre ? Peut-on dire que cette utilité sociale est à la hauteur des revenus touchés par un chef de projet à l’INSEE, par un ministre ou un parlementaire ? Et notre marchand de fruits et primeurs dont l’utilité sociale est à la hauteur du prix que l’on paie pour acheter ses produits, ne l’aurions nous pas trouvé plus utile encore s’il nous les avait vendu sans TVA ?

La réponse que vous vous faites à ces questions démontre l’actualité de l’exploitation, de la division de notre société en deux classes antagonistes dont la classe spoliatrice dérobe à la classe productive une partie de la valeur qu’elle créé. Pour savoir où nous nous situons, il suffit de nous demander si nos revenus sont supérieurs ou inférieurs aux besoins que nous satisfaisons.

Concernant la classe des fonctionnaires, il semblerait bien que nous ne serions pas prêt à payer leurs services à hauteur de leur rémunération et des pensions que nous leur servons. En ce qui concerne les commerçants comme notre marchand de fruits et primeurs, ils sont bien évidemment exploités puisque les fruits de leurs ventes, une fois payé ce qu’ils doivent seront amputés au profit de l’Etat d’une TVA dont ils se rendent percepteurs, ainsi que de nombreuses autres taxes et impôts.

La classe des hommes de l’Etat est bien la classe dominante et leur exploitation exercée sous la contrainte s’appelle prélèvements obligatoires. Une partie importante des revenus des classes productives leur est soustraite sans que l’on puisse parler de don ou de transaction consentie mais plutôt de racket, cette partie représente souvent plus de 40 % des PIB et jusqu’à 56 % dans un pays comme la France.

Nous sommes conscients de cette situation, pourtant nous l’acceptons par fatalisme, indifférence ou adhésion. Ce qui nous dérange le plus c’est l’inégalité des conditions quelle que soit l’origine de la fortune ou de la pauvreté des uns et des autres. Une classe spoliatrice qui ne serait pas outrageusement riche, face à une classe productrice qui ne se paupérise pas trop, permet de maintenir le niveau d’exploitation sans trop de révoltes.

La paix sociale est également assurée par la persistance de mythe comme l’efficacité supérieure du service public, la dénonciation de la logique du marché, la sacralisation de droits acquis. L’hétérogénéité des membres de la classe spoliatrice est un gage de soutiens multiples au système social qui va des fonctionnaires des grands corps d’Etat à un clientèle d’assistés sociaux n’ayant d’autres ressources que la redistribution, en passant par des entrepreneurs privés subventionnés. Certains sont de bonne foi dans cette défense, les plus pauvres maintenus dans l’assistanat et la désespérance de leur utilité sociale sont devenus une clientèle politique de la classe d’Etat. Les autres sont davantage conscients de leurs privilèges et parviennent à les faire accepter par leur contrôle des media et de l’éducation.

Farce de l’histoire, les marxistes contemporains se situent parmi les piliers de la classe spoliatrice et sous prétexte de lutte contre le capitalisme cherchent à accroître le taux d’exploitation en s’appuyant sur des slogans tels que  » tout est à nous, rien n’est à eux, tout ce qu’ils ont-ils l’ont volé …  » ce qui ne manque vraiment pas de sel au milieu de cohortes d’intermittents du spectacle, de chercheurs subventionnés et de militants du droit au logement.

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