Légitime violence ?


Le débat sur le bon usage de la violence est au coeur de la pensée libérale : la question de la légitime violence est l’essence même du Droit : « qu’est-ce qui peut justifier l’emploi de la force ? ».

La femme qui risque le viol a-t-elle le droit de tuer son agresseur ?

Je dénie toute validité à la notion de « proportionnalité ».  Cette notion pue l’égalitarisme à plein nez, car elle présuppose qu’on puisse mesurer tous les êtres humains sur la même échelle.

Égalité de quelle proportion ? Mesurée par qui, comment ?

La femme qui risque le viol n’a-t-elle pas le droit de tuer son agresseur, mais seulement de le violer en retour ? (la belle affaire !) Le cambriolé n’a-t-il pas le droit d’abattre son cambrioleur, mais seulement de le cambrioler en retour, pour une valeur équivalente ? (SVP, M’sieur l’cambrioleur, voulez-vous bien me laisser votre adresse ?)

Face à la grosse brute épaisse experte en bagarre qui tente de le racketter, le paisible maigrichon doit-il se battre « comme un homme« , « à armes égales« ? L’infirme doit-il répondre à un coup de pied par un autre coup de pied ? Non, vraiment, voilà un critère vide de sens, digne de nos étatistes de législateurs.

Règlement pacifique ou déclaration de guerre entre individus

Évidemment, il ne faut pas tirer à la légère, car l’acte est lourd de responsabilité. Mais le critère n’est pas celui d’une fallacieuse « proportionnalité« . Le seul critère fondant la légitimité de la violence est celui de la guerre.

Si Albert porte atteinte à la propriété de Bernard (ce qui lui est propre, y compris son corps et toute extension physique ou morale de celui-ci), lui causant des dommages, alors Albert, agresseur, contracte une dette vis-à-vis de Bernard, qu’il devra repayer. Mais cette dette en soi n’implique pas que Bernard ait le droit d’user (lui-même, ou par délégation) de violence à l’encontre d’Albert, car Albert et Bernard ne sont pas ipso facto en état de guerre. Bernard doit présumer de la bonne foi d’Albert, et exiger réparation ; en cas de désaccord, les deux en viendront sûrement à chercher un arbitre. Sans doute, les assureurs de l’un et de l’autre auront-ils prévu quelque procédure à ce sujet.

Mais si Albert se dérobe au règlement pacifique du différent ; s’il refuse d’obéir aux sommations de Bernard ou se met volontairement en état de ne pas les entendre ; en d’autres mots, si sa mauvaise foi est avérée, alors, son geste constitue une déclaration de guerre à Bernard.

Entrer avec effraction dans le domicile d’autrui est un indice typique qui permet de présumer de la mauvaise foi de l’agresseur. Mais pas toujours. Aussi, celui qui tirerait sans sommation sur une ombre s’étant introduite chez lui aurait de bonne chance d’avoir raison, mais le faible risque d’une grosse bavure dont il faudrait payer les conséquences découragera la plupart des honnêtes citoyens d’une action trop peu réfléchie.

Tirer sur celui qui vous a donné une baffe peut être parfaitement justifié si cette baffe participe d’un état de guerre où l’agresseur de mauvaise foi tente de vous extorquer quelque satisfaction par la force. Ce n’est bien sûr pas justifié si la baffe, donnée sur le moment, n’implique aucunement un état de guerre, et l’agresseur devant être présumé de bonne foi jusqu’à preuve du contraire. Donc, celui qui tire n’a pas à être toujours puni.

même n’est pas de bonne foi et n’a pas pris les précautions d’usage. Celui qui gambade insouciamment sur le terrain non clôturé d’autrui a peu de chances de pouvoir être considéré comme étant de mauvaise foi ; c’est plutôt le propriétaire plaignant qui a omis de clôturer son terrain qui sera considéré de mauvaise foi s’il réclame des dommages aux passants ; parfois, les parents sont responsables s’ils n’ont pas pris les précautions élémentaires pour que leurs enfants respectent la propriété d’autrui.

Mais celui qui pénètre par effraction chez autrui commet clairement un acte de guerre, qui plus est s’il brandit agressivement un pied de biche.

Tuer son ennemi est-il toujours la meilleure chose à faire, au cours d’une guerre ?

Certes non. Aussi, même s’il est légitime de se défendre par la force, cela peut être immoral. Cela peut aussi être particulièrement stupide au vu des conséquences (vengeances, ostracisme, procédures judiciaires à n’en plus finir, etc.) ; mais cela n’enlève rien à la légitimité de la chose. Sur le moment, tuer l’ennemi peut être la chose la plus sage à faire. Mais à froid, mieux vaut s’adresser à des experts en règlement de conflits, qui sauront agir au mieux dans l’intérêt de tous. La légitimité de la violence à son encontre est précisément ce qui motivera l’agresseur pour aller lui-même chercher un juge pour éviter la légitime vengeance. La peur d’en faire trop, d’attiser une vendetta, de n’être pas le plus fort, ou de s’en prendre erronément à un innocent, motivera de même la victime à aller voir un juge plutôt que de se faire justice elle-même.

L’accusé innocent acceptera de bon coeur un juge, pour montrer sa bonne foi et prévenir toute violence. Cela ne veut pas dire que la vengeance ne soit pas légitime ; mais que, comptable de ses acteurs, le vengeur devra prouver sa légitimité devant les plaintes ou la vendetta de la famille de sa victime – et qu’il a donc tout intérêt à ne pas se venger à la légère, et à prendre les devants pour ce qui est de mettre la force publique de son côté en déclenchant la procédure judiciaire. En effet, dès lors qu’une partie se soumet aux règles de l’arbitrage, sa bonne foi est difficile à mettre en doute, et l’état de guerre n’est plus justifié de la part de l’autre partie.

La question de la légitimité de la force publique dans une société libertarienne

La force publique (c’est-à-dire, la majorité des forces des citoyens concernés, déterminée /a posteriori/ dans chaque cas) se rangera très certainement derrière un arbitrage juste, assurant que ses termes seront respectés, et assurera de même que nul ne pourra utiliser la force pour faire respecter une décision injuste. Si chacun est prêt à défendre par la force ce qu’il croit juste, et à empêcher par la force ce qu’il croit injuste, l’équilibre des forces des personnes vraiment concernées se fera jour qui fera que seules seront respectées les décisions de justice qui ne soulèveront pas contre elles une majorité d’indignés armés. Chacun vote ainsi avec son corps défendant, pour le respect des règles et des décisions qui lui tiennent vraiment à coeur.

Quant à la forme de la violence, tirer dans le dos n’a rien d’illégitime, et face à des spécialistes de l’agression, peut être la chose la plus sage. Tirer sans sommation implique un risque que ne couvrira aucune assurance dans le cas d’une bavure, mais n’est pas illégitime si l’agression est autrement avérée (effraction caractérisée par un cambrioleur reconnu tel). De même, tirer dans le thorax plutôt que dans les jambes implique un risque similaire. Tirer sur une personne qui se rend, par contre, est illégitime, puisque la personne fait preuve d’une bonne volonté dans le règlement du conflit. Ne pas donner à l’agresseur une occasion de se rendre peut ou non être un signe de mauvaise foi, selon les circonstances : peut-on présumer que l’agresseur ou un de ses complices nous attaquerait pendant qu’on tiendrait en respect une personne qui prétend se rendre? En tant que juge, je donnerais raison à la victime usant de légitime violence, même sans sommation dans le cas de cambriolages à répétition, dans le cas où l’agresseur est armé d’un pied de biche, dans des quartiers où des cambriolages violents et/ou à plusieurs ont été rapportés, etc., bref, dans tous les cas où il y a à craindre violence de la part d’un agresseur avéré.

Bien sûr, plus la victime ou son ayant droit est expert en agression (par exemple, un policier), moins l’absence de sommation sera légitime, lorsque les circonstances montrent que cette sommation est possible sans dommage. Et plus la victime est experte en arme, moins le fait de tirer mortellement plutôt que dans les jambes, sera toléré, dans les cas où il n’est pas présumé que l’agresseur soit prêt à se battre.

En fin de compte, c’est effectivement aux juges de dire ce qui vaut, selon les connaissances de chacun des acteurs, et les connaissances communes sur lesquelles ils sont censés baser leurs actions. Et c’est à la force publique, c’est à dire à chaque personne concernée, apte à user directement ou indirectement de la force, de faire respecter les bons jugements ou d’empêcher le respect des mauvais jugements. Chacun a intérêt à la paix civile ; chacun a intérêt à la justice ; chacun sait choisir pour soi-même quand l’une vaut mieux que l’autre.

 Francois-Rene RIDEAU, le 11 juillet 2002

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